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Politique

La synthèse

Dès que le vent soufflera, ils ne repartiront pas (n° 667)

Par Louis Daufresne - Publié le 03 juin 2019

Avec 13,47 % des suffrages aux élections européennes, EELV se hisse largement au-dessus des autres formations de gauche, faisant plus du double de La France insoumise et de PS/Place publique. Cette percée des écologistes emmenés par Yannick Jadot, tout comme la débandade des Républicains, n'apparaissait pas dans les intentions de vote des sondeurs. Pourtant, c’est l’une des principales leçons de ce scrutin, y compris à l’échelle de l’UE. Au Royaume-Uni, les Greens doublent pratiquement leur score de 2014 et dépassent le Parti conservateur au pouvoir avec plus de 12 %. En Autriche, aux Pays-Bas, en Irlande ou en Scandinavie, leurs homologues avoisinent les 10 %. Les Verts pourraient même peser sur la composition de la Commission européenne et l'identité de son président, aucun des groupes parlementaires de la droite (PPE) et de la gauche (PSE) ne semblant en mesure d'obtenir une majorité absolue des 751 sièges en jeux dans 28 pays, ce qui signe la fin du bipartisme européen. "On va vouloir avoir notre mot à dire", s’écrie l'Allemand Cem Özdemir, membre des Grünen. Comme le relève Simon Persico, professeur à Sciences-Po Grenoble, c'est "l'écologie politique qui structure désormais l'espace à gauche" et pour gagner les prochaines élections, Yannick Jadot parle d’ailleurs du "dépassement d'EELV" vers "un grand mouvement de l'écologie politique".

Qui aurait imaginé un tel rebond après les 2,31 % péniblement gagnés par Éva Joly à l’élection présidentielle de 2012 ? Á l’époque, les sondages étaient si calamiteux que la gauche se résolut à mettre en piste Jean-Luc Mélenchon. Grâce au battage médiatique, le candidat du Front de Gauche réussit à faire 11,10 %, ce qui permit à François Hollande de compter sur des réserves de voix qu’Eva Joly ne pouvait pas lui fournir. Mais le vent tourne, au propre (comme nous allons le voir avec l’éolien) et au figuré. Si Mélenchon et la gauche de gouvernement pleurent, les Verts plastronnent. Dans certains milieux à cols blancs, on regarde encore les écolos avec un mélange de pitié et d’amusement, comme s’il s’agissait d’ados attardés. Mais les LR auraient dû méditer leur exemple, et surtout leur professionnalisme. Pour plusieurs raisons :

- leur influence. Les mœurs des écolos gagnent la société. Le style de jeune start-upper s’impose, de l’extrême-gauche mélenchoniste au macronisme bon teint. Il n’est plus du tout réduit au petit monde barbu et chevelu de militants antinucléaires et antimilitaristes. La quasi-disparition de la cravate au travail (excepté dans la banque et la finance) témoigne de l’imprégnation de cette idéologie douce dans des milieux influencés auparavant par la bonne tenue qu’imposait la bourgeoisie. La cool attitude fait entrer nos contemporains dans un mode de relations inspiré des hippies californiens. Le tutoiement généralisé (comme on le pratique depuis toujours dans les congrès des Verts) ringardise les partis dont la crédibilité se fondait sur la distance affichée ou la froideur de leurs représentants (Alain Juppé, Laurent Fabius ou Édouard Balladur). Les écolos (qu'il faut distinguer de l’écologie) en viennent à exercer un pouvoir culturel d’autant plus fort qu’il est constamment relayé par les médias, la publicité, les marques, tout un "paternalisme libéral" promue par la théorie du Nudge. Ce moralisme culpabilisant installe l’écologisme au cœur du système de pensée et de décision. Y résister s’apparente quasiment à une transgression. Quand on pense que, pendant ce temps, les LR s’interrogent encore sur les idées qu’ils peuvent porter... La leçon à tirer, c’est que toutes les déroutes électorales ne s’équivalent pas. Tout dépend du sujet sur lequel vous capitalisez : l’urgence climatique, comme l’immigration pour les Le Pen, est un placement à long terme qui vous garantit des gains électoraux, malgré les fluctuations de la "bourse" des idées ;

- leur ferveur.
Tout sociologue des religions devrait s’intéresser à la mouvance écolo. Cet engagement (connecté à certaines formes extrêmes comme le véganisme) a les traits d’une religion séculière. L’injonction "sauvez la planète" en dit long : c’est à la fois un commandement et une espérance. Comme le de profundis, ces mots jaillissent des entrailles d’un croyant qui ne croit plus à rien. Une certaine militance catholique (comme Gautier Bès à Notre-Dame des Landes ou Tugdual Derville avec l’écologie intégrale) a essayé de créer des synergies avec cette mouvance mais sans grand succès. Pour la raison qui suit :

- leur constance. Nul ne définit l’écologie, mot qui épouse des courants de pensée très variés, souvent antagonistes et pas incompatibles avec des régimes de fer. La nature est un peu aux écolos ce que la liberté d’expression est au blasphème : un alibi, un vernis qui cache des penchants sectaires. Comme le dark web, il y a une deep ecology. Restons-en à des choses simples : la gestion de la circulation par la mairie de Paris et la guerre sans répit qu’Anne Hidalgo fait aux voitures et aux deux roues accrédite une posture peu encline au dialogue. En fait, Les Verts ne s’embarrassent pas du flou conceptuel. Ils préemptent le concept et restent fidèles à leur ligne. Cette rigueur idéologique contraste avec une organisation partisane brouillonne et une passion pour la guerre intestine. En interne, les écolos ne sont point pacifistes et l’étripage y est une culture. Jusqu’en 1994, Antoine Waechter chercha à élever le débat en plaçant l’écologie entre la gauche et la droite. On se souvient que la ligne incarnée par Dominique Voynet le liquida tout bonnement et ses successeurs ne varièrent pas d’un iota : l’écologie se situe à la gauche de la gauche, qu’on se le dise ! Jamais aucun homme politique ne s’est risqué à chasser sur cette part de marché ;

- leur opportunisme. Quels que soient les étiages électoraux, les écolos parviennent toujours à contourner les sanctions du suffrage universel par le biais d’accords préalables avec la gauche de gouvernement. Si le cas d’un Jean-Vincent Placé fait encore sourire, celui d’un Yves Cochet doit être pris très au sérieux. Ministre de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire du gouvernement de Lionel Jospin, il joua un rôle décisif dans la propagation des éoliennes en France ;

- leur entrisme. Il serait malhonnête de blâmer Yannick Jadot pour sa liaison avec la journaliste de RTL, Isabelle Saporta, qui vient d’avoir la bonne idée de démissionner (une fois cette relation connue). Comme Raphaëlle Glucksmann et Léa Salamé, il y a un capital sympathie que les milieux progressistes entretiennent dans la sphère journalistique. Ce capital est leur assurance-vie car il donne aux écolos, comme à d’autres formations de gauche, une visibilité démesurée.

Le pouvoir des écolos s’insinue à merveille dans le contexte actuel dominé par la stratégie géniale du "et droite et gauche". Pour consolider son empâtement sur la vie politique, Emmanuel Macron est amené à les écouter. D’autant que le président de la République est, sans mauvais jeu de mot, "contaminé" par certains dogmes jugés "dans le vent". Ainsi fait-il de l’éolien son domaine réservé et personne ne parvient à lui faire entendre raison. Ancien trésorier de MSF, ex-militant écolo proche de René Dumont, Denis de Kergorlay anime un cénacle de spécialistes sur le sujet. Bien qu’il préside le cercle interallié, situé à deux pas de l’Élysée, sa voix ne porte pas du tout, pas plus à Bercy ou à Matignon d’ailleurs. Pourtant, il s’évertue à démontrer l’immoralité de ce business. Le mix énergétique vise à faire baisser la part du nucléaire de 75 % à 50 %. Curieusement, alors que l’atome ne dégage pas de CO2, l’exécutif le diabolise. Il ne s’agit pas d’opposer un sectarisme à un autre. Les inconvénients du nucléaire sont connus et réels, en particulier les déchets radioactifs. Nos centrales sont aussi trop dépendantes du savoir-faire des entreprises américaines, alors qu’on associe l’atome à la souveraineté (on ne parle pas ici du nucléaire militaire). Il reste que les énergies renouvelables sont "vendues" comme une solution d’évidence, et en particulier l’éolien. C’est là que les écolos jouent un jeu assez trouble. Denis de Kergorlay les accuse d’être les "apporteurs d’affaires" des prédateurs financiers qui, au bout du compte, raflent le marché du vent. Il cite le cas d’un investisseur qui avait mis 30.000 euros pour ramasser 10 ans plus tard 30 millions d'euros ! Depuis Yves Cochet, il se développe une économie de rente extrêmement lucrative, et ce aux dépens des comptes publics. Chaque facture électrique comprend 35% de taxes, dont une partie sert à financer le renouvelable. Même si le tarif vient d’augmenter, 1 mégawatt/heure nucléaire s’élève à 40 €, alors que le prix garanti de l’éolien atteint le double ! EDF l’achète autour de 85 € aux promoteurs des Gulliver métalliques. À ce compte-là, saccager les paysages rapporte des fortunes, sans aucune prise de risque, ni création d’emplois car bon nombre d’éoliennes sont fabriquées en Chine. Le risque de voir nos campagnes défigurées par des géants de 250 m est réel. La France pourrait passer de 8.000 à 20.000 éoliennes et même si Xavier Bertrand dit "stop" pour la région Hauts-de-France (qui en compte le plus), et qu’il fait chorus avec Dominique Bussereau, président du Conseil départemental de la Charente-Maritime, la pression du lobby sur les maires et les agriculteurs paupérisés est extrêmement forte.

Ce sujet – qui mérite un débat plus que des oukases – illustre trois choses : 1) que l’écologie et le business ne sont pas incompatibles. La transition énergétique montre une hybridation entre les rêveurs à long terme et les financiers à court terme. 2) qu’une minorité politique peut imposer ses choix à une majorité passive et inorganisée. 3) que la politique demeure un lieu de décision et que la déserter, par dégoût ou par indifférence, amène à subir la volonté des plus engagés.


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