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Société

La synthèse

Comment le lundi de Pentecôte est redevenu férié

Par Joseph Thouvenel, président de la CFTC-Paris - Publié le 24 mai 2021

On entend souvent dire qu’on ne peut jamais revenir sur une loi sociétale. Mais la saga du lundi de Pentecôte est un contre-exemple édifiant qui mérite d’être mieux connu. Jusqu’en 2004, le lundi de Pentecôte a toujours été un jour férié, indiqué comme tel dans le Code du travail. C’est alors qu’a été votée la loi Raffarin abolissant cette tradition, et obligeant les salariés à travailler un jour de plus sans être rémunérés. Pourquoi cette loi ? L’initiative a été mise en rapport avec la canicule de 2003. Lors des mois d’été de cette année-là, on enregistre un nombre de morts particulièrement élevé chez les personnes âgées. Le gouvernement s’affole, fait de la communication, et invente une journée dite « de solidarité », qu’il décide de placer le lundi de Pentecôte. Elle sera décrétée par la suite être « en faveur des personnes âgées et handicapées ».

À la CFTC, nous n’avions rien contre un effort financier en faveur d’une meilleure prise en charge des personnes âgées et handicapées, alors que nous avons une population vieillissante. Mais obliger des salariés à travailler sans rémunération, cela nous semble inacceptable. Nous sommes de ceux qui pensent que « tout travail mérite salaire » (et d’ailleurs que « tout salaire mérite travail » !). Que sur cet argent gagné, on puisse opérer des prélèvements pour la solidarité nationale, oui (reste à savoir jusqu’où l’on peut prélever raisonnablement). Mais obliger les salariés à travailler sans être rémunérés, c’est inacceptable. En effet, si l’on admet ce principe d’une journée de travail gratuit, pourquoi pas 2, 3 jours, voire une semaine, pour combler les déficits ? Du jamais vu sur notre continent depuis « les journées du parti communiste » en URSS !

De surcroît, le lundi de Pentecôte était peut-être la plus mauvaise date imaginable. Autour des trois jours fériés de la Pentecôte, beaucoup de choses sont organisées depuis le Moyen-âge. C’est le moment où les beaux jours commencent mais ce n’est pas encore le temps des moissons. L’ensemble du corps social en a profité pour développer des activités sortant de la production et de la consommation. C’est la période des grands pèlerinages : les Mitterrandiens gravissent la roche de Solutré ; les révolutionnaires de Lutte Ouvrière se retrouvent dans leur château de Prèles ; les habitants de Nîmes partent à la Feria ; on organise les fêtes de la batellerie dans le Lot ; les jeunes catholiques font le pèlerinage de Chartres, sans compter les tournois de foot. Bref, supprimer le lundi de Pentecôte, riche en activités culturelles, sportives ou spirituelles, c’est désorganiser et appauvrir tout le tissu social.

Pour sauver le lundi de Pentecôte, se constitue alors notre petite équipe des « Amis du lundi ». Elle va se réunir toutes les semaines autour d’une bouteille de rouge, de pâté et de fromage, pour mobiliser l’opinion. Enquête, communication, interpellation des élus locaux et des députés, rencontre des clubs sportifs, des associations culturelles… Après quelques mois de lutte, c’est la victoire en 2005 : le Conseil d’État rend un arrêt affirmant que le lundi de Pentecôte doit redevenir férié. Cerise sur le gâteau : cette décision sera réintroduite par le législateur dans le code du travail ! Une fausse bonne idée et une mauvaise loi ont donc pu être annulées par une petite équipe déterminée qui a travaillé sérieusement pour changer les choses…

Quelle leçon en tirer ? Ce sont toujours les minorités agissantes qui changent le cours de l’Histoire. Il n’y a pas de fatalité. Cela se joue sur le courage ou l’abandon, la détermination ou la lâcheté des hommes et des femmes qui peuvent se mobiliser et constituer un noyau dur organisé et influent. Avec de bonnes idées et du travail dans la durée la minorité agissante peut emporter l’adhésion de la majorité. On peut renverser des situations qui semblent inéluctables parce que dans l’air du temps. Aucun combat n’est perdu d’avance sinon celui qui n’est pas mené. Et une bataille perdue n’est pas une défaite définitive. Ce petit exemple significatif peut nous encourager à travailler dans la durée sur bien d’autres sujets…


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