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Islam

La synthèse

Chevènement ? Non, il dit vrai et avant tout le monde

Par Louis Daufresne - Publié le 28 octobre 2020

Si Giscard et Le Pen sont tous deux nonagénaires, Jean-Pierre Chevènement fait encore figure de jeunot. À 81 ans, l’ancien ministre gambade sur les plateaux TV. Quoique blanchies, ses mèches adolescentes rappellent les années 70. À l’image de Jean-Pierre Elkabbach, Michel Drucker ou Alain Duhamel, Chevènement appartient à ce passé qui surgit par bribes dans notre présent rempli d’angoisse. Souvenez-vous : à l’époque, la gauche rêvait de prendre le pouvoir pour « changer la vie ». Elle y parvint et lui avec elle : l’homme enchaîna pendant vingt ans divers postes de ministre dont la Défense ou l’Intérieur. Si ce franc-comtois obstiné démissionna trois fois, jamais il n’abandonna la gauche. Pourtant, il eut mille raisons d’écouter son cœur et sa raison souverainistes : l’Acte unique européen (1986), l’ordolibéralisme allemand, l’influence des États-Unis sous pavillon bushiste : pour cet alter ego de Philippe Séguin, tout allait à l’encontre de sa religion jacobine, tout l’invitait à déserter les siens au nom de son idéal. À la présidentielle de 2002, Jean-Pierre Chevènement donna l’illusion de quitter son camp et même Éric Zemmour confie avoir voté pour lui… Le journaliste fit cet aveu sur Cnews, en présence de l’intéressé avec lequel il débattait. Ce duel offrit à la chaîne l’une de ses meilleures audiences. Ce jour-là, Jean-Pierre Chevènement faisait aussi la promotion de ses mémoires intitulées Qui veut risquer sa vie la sauvera (Robert Laffont). Ce titre inspiré de saint Matthieu laisse songeur. Comment un républicain laïcard osa-t-il pareille inspiration ? L’ancien ministre se sentirait-il une âme de prophète ? Car si Chevènement raconte le passé, il lit aussi dans l’avenir… du moins si l’on en juge par un passage de l’émission.

Une séquence intrigue en effet, à partir de la 27e minute. Les deux hommes parlent de la lutte contre le séparatisme, quand l’ancien ministre de l’Éducation nationale sous François Mitterrand déclare :

« Je pense que la démarche de Jean-Michel Blanquer qui consiste à désigner des référents laïcité porte ses fruits. On voit qu’il y a des signalements qui permettent de combattre au quotidien un certain nombre de méfaits, des injures, des manifestations tout à fait insupportables comme par exemple la vocation de la décapitation de tel ou tel professeur ou de toute chose que l’on voit circuler. »

Oui. Vous avez bien lu. Jean-Pierre Chevènement parle de « la décapitation de tel ou tel professeur ». Chose curieuse : Éric Zemmour ne réagit pas du tout. Il prend une mine sombre et perplexe car il se demande à quoi son interlocuteur peut faire allusion. Pourtant, la pendule indique 19h30, le vendredi 16 octobre 2020. La décapitation de Samuel Paty vient de se produire; elle remonte à 17h00; le sujet tourne en boucle dans les media depuis grosso modo 18h30. Normalement, Zemmour et Chevènement ne devraient parler que de ça.

Alors ? Que se passe-t-il ?

La raison est simple. L’émission fut enregistrée la veille, jeudi 15 octobre, autour de 17h00, soit 24 heures avant l’attentat. Mais dans ce cas, comment Jean-Pierre Chevènement peut-il se montrer si précis dans l’énonciation des faits ? L’ancien ministre de l’Intérieur savait-il que Samuel Paty serait décapité le lendemain ? L’usage même du mot – décapitation – intrigue. Avant ce drame, jamais personne n’avait été décapité par un islamiste sur le sol national. Jean-Pierre Chevènement ne pouvait pas désigner une pratique terroriste habituelle. Certes, il y eut ce chef d’entreprise, Hervé Cornara, raccourci le 26 juin 2015 par Yassin Salhi dans son usine de Saint-Quentin Fallavier (Isère). Mais l’affaire est lointaine et fut alors très peu médiatisée (la famille de la victime se plaignit même du silence ayant entouré cet attentat).

Bien sûr, les réseaux sociaux diffusaient des messages vengeurs envers le professeur d'histoire. Bien sûr, une attaque au couteau n’avait rien de nouveau. Mais un égorgement n’est pas une décapitation. Le mode opératoire ne tombait pas sous le sens; on demeurait dans le registre de l’exception. Ce que confirma d'ailleurs l'état de sidération extrême qui s’empara de l’opinion à l’annonce de cette nouvelle. Personne ne s’attendait à un tel acte. Or ce qui frappe dans cette séquence, c’est le ton banal sur lequel Jean-Pierre Chevènement parle de ce qui n'est pas encore un événement.

Quoi qu'il en soit, ce mode opératoire n’est pas anodin. Il renvoie à une exécution capitale, reflet d’une décision judiciaire, comme si une autre loi s’était appliquée sur le territoire français. Le crime n’est pas pourvu de la même portée symbolique qu'un autre attentat. Il est anti-souverainiste. La police aurait-elle laissé Samuel Paty quitter seul son collège si ce risque-là avait été identifié ? On peut penser que non, sans être catégorique. Samuel Paty avait porté plainte pour diffamation et non pour menace, et ne bénéficiait donc pas d’une protection policière. Un motif à saveur administrative.

Joint par mes soins, l'entourage de Jean-Pierre Chevènement parle de cette séquence comme d'une « coïncidence ».


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