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Société

La synthèse

Cherche le queer qui est en toi

Par Louis Daufresne - Publié le 22 octobre 2021

Vous êtes hétéro, vous avez plus de 50 ans et vos enfants sont au collège ou au lycée ? Alors, lisez ce papier du Monde de Maroussia Dubreuil, actrice, mannequin et de temps à autre journaliste. La jeune femme aime disséquer les mœurs, « comme le fait un ethnologue avec une tribu amazonienne », selon l’expression figurant sur son livre reportage dédié à Monaco. « Fascinée par les ultra-riches », elle se présente « comme la Lévi-Strauss des grandes fortunes ». Son ton s’y veut aussi drôle qu’informatif. Dans cette enquête sur les amours adolescentes, Maroussia Dubreuil ne nous fait pas rire mais nous informe sur le changement de paysage mental qu’elle se réjouit d’observer dans une partie de la jeunesse.

Citons un seul paragraphe in extenso :

« "Je suis tellement hétéro que je n’arrive même pas à embrasser une fille, et ça me rend triste", se désole Clara, 14 ans, collégienne homosensible, fille de commerçants, qui n’a pas coché les cases #comphet. "La moitié de mon collège est bi, c’est stylé. Moi, je n’y arrive pas." Le 17 septembre, la jeune Tourangelle a dévoré la saison 3 de la série Netflix Sex Education, chronique d’un lycée idéal surnommé "le lycée du sexe", dans lequel même Adam, le caïd hétérobeauf – disons-le, il s’habille mal et il renifle –, tombe amoureux d’un gay assumé, et une chercheuse d’aliens découvre les caresses intergalactiques de sa meilleure amie. "Et moi ?", s’est demandé Clara. »

Les gens « normaux » n’ont plus qu’à se rhabiller, au propre comme au figuré. Normaux ? Les suppôts de l’hétéronormativité, devrais-je dire. Dans cet extrait, la jeune Clara aimerait être bi mais « n’y arrive pas », et le dit comme si elle confessait une tare. Cela donne une idée de la pression sociale qu'elle subit dans ce milieu traditionnellement mimétique de la jeunesse.

Si LSDJ sélectionne ce papier, c’est qu’il nous invite à tirer quelques leçons simples :

Pour se mettre en valeur, les politiques (écolos exceptés) usent et abusent d’un langage sculpté dans le marbre des vieux concepts descendants hérités de l’histoire (nation, souveraineté, peuple, etc.). Ces mots sont posés comme des objets sur une étagère. En tout cas, ils prennent la poussière et peu à peu se rident et se figent. Que peuvent des principes face à la pensée gender fluid, faite de fun et de fuck ?

Un autre lexique surgit, porteur de nouvelles normes, de nouveaux stéréotypes destinés à remplacer les anciennes attitudes face à la vie. Ces nouveaux choix sont-ils récréatifs, jouissifs, intempestifs ? Ils n’en seront que plus vrais et sérieux. « Les mœurs recèlent les croyances », dit Chantal Delsol. La philosophe date la fin de la chrétienté, titre de son dernier livre, à l’arrivée de la pilule (1967).

L’enquête de Maroussia Dubreuil reflète la pénétration d’une nouvelle croyance dans la partie la plus malléable, innocente et idéaliste de la société. Les jeunes doivent savoir que leur corps est disponible au marché, que la mondialisation du désir est leur horizon indépassable. Notre regard les empêche de s’aimer, et surtout de s'aimer n’importe comment. Car on parle bien d’amour, un mot absent du registre politicien. Relisons le chapô : « Pour les collégiens et lycéens de 2021 (…) qu’ils soient hétéros, homos, bi, panromantiques ou asexuels, pour eux le sexe et le genre comptent moins que la personne aimée. » « Personne aimée », ces mots ont quelque chose de suranné, décalé dans l’ambiance hypersexualisée qui nous submergent au gré de ces lignes.

Notez la profusion des références aux séries TV. Si André Gide est cité, l’encadré que consacre Maroussia Dubreuil à sex and the series témoigne d’un puissant canal d’influence.

Cette enquête est-elle convaincante ? Oui, car elle utilise un procédé donnant du crédit à son zèle militant :

D’abord, Maroussia Dubreuil cultive une écriture sensible quand tant de polémistes pratiquent l'attaque frontale, la récrimination qui braque et stérilise.

Ensuite, son regard est immersif, pas surplombant. Elle s'attache à exposer les points de vue des jeunes qu’elle a rencontrés, comme le ferait un chercheur en sciences humaines. Cette posture de neutralité est la clef de la persuasion. Toute affirmation dogmatique porterait préjudice à la démarche soi-disant ethnologique de l’enquêteur.

Pourtant son parti pris est omniprésent. Celui-ci est lissé dans le propos, tissé dans le papier, et se perçoit par endroits, quand elle écrit par exemple que « l’obsolescence en cours d’un monde hétéronormé semble fort heureusement dépasser les frontières d’un lycée en pierre de taille d’un quartier chic parisien ». Ce « fort heureusement » devrait lui coûter sa carte de presse, si elle en a une.

Cette posture de neutralité fait-elle illusion ? Peut-être. Le lecteur est tenté d'y adhérer car, se dit-il, plus il y a de citations dans un article, plus le propos doit dire vrai.

Ce qui, hélas, est faux.


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