La Sélection du jour | Carrément Carel ! (n°1071)
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Culture

La synthèse

Carrément Carel !

Par Louis Daufresne - Publié le 18 septembre 2020

Sa voix s’est tue vendredi dernier et elle va nous manquer : à 93 ans, Roger Carel était encore si jeune. Il n’avait pris sa retraite qu’à 85 ans, après avoir reçu le prestigieux prix Henri-Langlois. « Quand on a le bonheur, on vieillit moins vite ! », s’écriait le comédien, unanimement considéré comme « le pape du doublage ». Carel était à la voix ce que Louis de Funès était à l’image. Ses géniales modulations étaient ses mimiques ; elles n’appartenaient qu’à lui. Les deux acteurs reflétaient aussi une époque plus insouciante. « Tu vas manquer à nos âmes d'enfants », tweetait l'animateur TV Patrick Sébastien. « Un ami pour 3 et presque 4 générations », réagissait le président du Festival de Cannes, Pierre Lescure.

Si les voies du Seigneur sont impénétrables, les voix des comédiens ne le sont pas : quand elles sont talentueuses, elles s’imbibent à ce point de leurs personnages qu’elles en deviennent le premier signe distinctif. C’est le paradoxe de ce métier si singulier : une célébrité tangible, durable mais invisible. La trilogie du dollar serait-elle si mythique si Jacques Deschamps n’avait prêté son organe à Clint Eastwood ? Mais qui peut citer Jacques Deschamps ?

Ainsi Roger Carel animait-il toute une galerie de portraits digne du musée Grévin, à cheval entre le cinéma, la télé et le dessin animé : Astérix, Mickey, le droïde C-3PO de Star Wars, Winnie l'ourson, Alf, Jiminy Cricket, Kermit la grenouille mais aussi Benny Hill, Hercule Poirot, Charlie Chaplin, Jack Lemmon, Peter Ustinov. Ses capacités vocales lui permirent d'interpréter plusieurs personnages dans une même œuvre ; c’est d’ailleurs ce qui lui ouvrit la porte des premiers studios de dessins animés, de Disney en particulier. « Dès que je découvre le graphisme d'un personnage, je trouve sa voix, celle qui sort naturellement du dessin », se plaisait-il à raconter.

Né en 1927, Roger Carel (né Bancharel) fait un passage dans une école d'ingénieurs. Sans le savoir, il va effectivement en devenir un mais dans ce domaine insolite que demeure la voix. Si le regard trahit l'âme, il en est tout autant de nos cordes vocales. Celles-ci supplantent même l'image. La voix renferme pudiquement la totalité de ce que nous sommes, alors que l'image écrase, ne véhicule que l'extériorité, nous travestit par tous les codes et les modes qu'elle impose. Ce n'est pas pour rien qu'on parle du diktat de l'image, alors que la voix passe pour être libératrice. Ne parle-t-on pas des grandes voix, des grands discours ? Combien de voix changèrent le cours de l'histoire ? Celle du général de Gaulle dans l'appel du 18 juin, par exemple. Justement, à la fin des années 1940, Carel est élève du cours de théâtre d'Andrée Bauer-Thérond. C’est sur les planches et dans les feuilletons radiophoniques qu’il devient rapidement célèbre. Non seulement il parvient à transformer sa voix à volonté mais son ton malicieux exprime quelque chose de foncièrement sympathique, une sorte de gaité primesautière, une manière enfantine de voir la vie. On a l’impression que Carel s'amuse avec tout, sur un mode beaucoup plus british que franchouillard d'ailleurs. Son tempérament épouse toutes les facéties loufoques de la série Benny Hill qui régalait l’audience TV du dimanche soir.

À l’heure où le virus rend les gens agressifs et dépressifs, Carel nous fait un clin d’œil de là-haut. On vient de l’inhumer en Charente, à Villejésus. Tiens, tiens. Est-ce à dire que le bon dieu se l’était mis de côté pour s'amuser éternellement ? Il est vrai qu'au départ, le comédien pensait être prêtre...


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