La Sélection du jour | Benoit XVI, le sexe et les sixties (n° 625)
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Benoit XVI, le sexe et les sixties

Par Louis Daufresne - Publié le 12 avril 2019

Aux bougies d’anniversaire, Benoît XVI préfère les feux d’artifice, si l’on en juge par l’écho planétaire que reçoit sa lettre intitulée L’Église et le scandale des abus sexuels. Le pape de 92 ans (le 16 avril !) est toujours écouté, bien qu’il vive reclus dans un monastère de la Cité du Vatican et que son statut émérite ne soit pas du tout comparable à celui, par exemple, d’un ex-président des États-Unis. Cette audience rend compte de la puissance symbolique de l’Église catholique. Benoît XVI parle peu depuis sa renonciation il y a six ans, ce qui donne du poids à sa parole mais complique la gouvernance actuelle, nuit à sa lisibilité et introduit du désordre dans l’action publique. Le pape allemand ne déjuge pas François mais donne l’impression de le « recadrer », comme si les rames de la barque de Pierre étaient tenues par deux personnes différentes. Naturellement, les media ne citent pas Joseph Ratzinger pour relayer ses propos avec complaisance mais pour les mettre en porte-à-faux avec son successeur. Laissons-là ces calculs pour traiter le fond de la question. Benoît XVI ne fait qu’ajouter un couplet à son refrain bien connu sur la « dictature du relativisme », quand l'absence de normes devient la norme et que la morale sombre dans le ridicule. Mais il le fait dans un moment particulièrement aigu et de manière frontale. En deux mots, il attribue les crimes sexuels dans l’Église catholique à l’esprit des Sixties ! Il faut oser pareille assertion. Ces contempteurs de tous bords peuvent la juger malhonnête, au moins pour trois raisons :

Affirmer cela, c’est se décharger de ses responsabilités. Prosaïquement, le pape émérite « repasserait la patate (très) chaude » des scandales sexuels à une société dont il estime qu’elle promeut et banalise les conditions de leur émergence depuis un demi-siècle. En clair, ce n’est pas moi, c’est vous.

Dans la ligne de cet argument, l’ancien pape contribuerait à véhiculer l’image d’une Église-forteresse et témoignerait, comme le souligne José Andres Murillo, une victime chilienne d’abus sexuel, d’un « narcissisme théologique » qui « fait partie du problème de la culture d'abus et de silence de l'Église ». Mu par un réflexe égoïste d’autodéfense, le Panzerkardinal écrabouillerait les efforts d’équilibristes du pape François qui, pendant ce temps, embrasse les pieds des dirigeants sud-soudanais … Le court-circuit des images est flagrant et il apparaît improbable que Benoît XVI agisse en service commandé.

La troisième raison, c’est qu’on ne voit pas bien ce que les années 60 auraient à faire avec les abominations commises, par exemple, par le père Marcial Maciel, fondateur de la Légion du Christ. Benoît XVI simplifierait à l’extrême en désignant Mai 68 comme le bouc émissaire des maux et de l’impéritie d’une institution. Là où le pape François accuse le cléricalisme, maladie du pouvoir, Joseph Ratzinger pointe le rejet de la morale. Les deux angles d’attaque ne sont pas incompatibles. Dans les sociétés occidentales, toute une génération vibre encore aux promesses d’émancipation des Sixties. C’est le logiciel des nouvelles mœurs. La lettre du pape émérite représente ici une faute de goût calamiteuse, un peu comme Humanae Vitae. Mais Benoît XVI n’a cure des codes de la respectabilité médiatique et cela lui vaut à coup sûr un fort coefficient de sympathie. C’est le privilège de l’âge. En rien ce texte ne trahit un quelconque gâtisme. On observe une habileté un rien malicieuse à faire publier son texte touffu de 18 pages dans le Klerusblatt, mensuel bavarois destiné au clergé, avec une reprise exclusive dans le Corriere della Serra. C’est une façon d’y aller discrètement avec ses gros sabots.

Ce faisant, le pape émérite répond frontalement à l’archevêque de Munich, le cardinal Reinhard Marx – qui demande plus d’ouverture et de réflexions sur la morale sexuelle, le pouvoir dans l’Église et le célibat des prêtres. Mgr Marx affirme que ces sujets, trop longtemps éludés, expliquent la crise actuelle. Pour Benoît XVI, c’est l’inverse : c’est le renoncement à la morale traditionnelle de l’Église et la perte générale de la foi qui en sont à l’origine. Cette controverse alimente un clivage qui traverse l’Église en Allemagne depuis des décennies. En voici les principaux jalons :

Á la rivalité entre le théologien suisse Hans Küng et Joseph Ratzinger dans les années 70 succède l’opposition d’une grande partie de l’épiscopat allemand à Jean-Paul II dans les années 80 : les évêques conservateurs minoritaires demandent alors au cardinal Ratzinger d’intervenir régulièrement de Rome. Le conflit rebondit avec les dubia sur Amoris laetitia où deux allemands figurent parmi les quatre signataires. S’y ajoutent d’autres dubia, ceux des évêques suffragants de Mgr Marx (cosignés par le cardinal Rainer Woelki, archevêque de Cologne) au sujet de l’accès à l’eucharistie des couples mixtes protestants-catholiques. Dernier conflit en date : le manifeste pour la foi du cardinal Gerhard Müller, assez mal accueilli en Allemagne, et attaqué notamment par le cardinal Walter Kasper. « L’Église et le scandale des abus sexuels » s’inscrit dans le cadre de cette controverse avec l’Église allemande, éclaboussée par des affaires de mœurs. On entend dire que Benoît XVI n’apporte pas de solution. « Que devons-nous faire ? écrit le pape émérite. Devons-nous créer une autre Église pour pouvoir corriger les choses ? Cette expérience a déjà été faite et a déjà échoué. Seuls l’amour et l’obéissance envers Notre Seigneur Jésus-Christ peuvent nous montrer la bonne voie. » Benoît XVI livre un ultime combat contre une sécession morale et disciplinaire à laquelle il oppose un retour aux sources.

Dans son texte, le pape allemand déplore « l'effondrement de grande ampleur » des vocations de prêtres après la révolution sexuelle. Puisant des exemples dans son Allemagne natale, il raconte comment « le radicalisme sans précédent des années 1960 » se mit à imprégner toutes les strates de la société, y compris les séminaires. Benoît XVI emploie un vocabulaire inhabituel qui pourrait laisser penser que ce texte n’est pas de lui, même si on ne peut pas le prouver : « Des cliques homosexuelles se sont développées dans différents séminaires », relève-t-il de manière surprenante pour illustrer son propos sur une certaine « dissolution de l'enseignement moral de l'Église ». Que penser en effet d’un évêque qui montre des films pornographiques aux séminaristes « avec l'idée de les rendre plus résistants à des comportements contraires à la foi » ? Ironie de la situation, et comme nous l’écrivions dans LSDJ, la thèse de Sodoma converge avec le diagnostic du Panzerkardinal. Si Frédéric Martel se réjouit de l’évolution des mœurs ecclésiastiques, Benoît XVI s’en afflige. Ce seul sentiment peut justifier cette prise de parole impromptue.

Le pape émérite dresse en outre un constat assez amer d'une « société occidentale où Dieu a disparu de l'espace public », où l'Église est perçue comme « une sorte d'appareil politique ». On dirait ici qu’il y a une sorte de partage des rôles entre François, occupé par le vaste monde, et Benoît XVI, au chevet de l’Europe malade.

« Pourquoi la pédophilie a-t-elle pris de telles proportions ? Cela s'explique par l'absence de Dieu, devenu une « préoccupation d'ordre privé d'une minorité », écrit-il.

Cette génération des Sixties oublie sa période chevelue, hagarde et déjantée, enivrée qu’elle était par le cocktail « sexe, drogue et rock’n’roll ». Le pape demande finalement un droit d’inventaire, pour l’Église comme pour le monde. Ce faisant, du fond de sa cellule, il lève un tabou énorme.


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