La Sélection du jour | Autant en emportent Dix petits nègres (n°1052)
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Culture

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Autant en emportent Dix petits nègres

Par Louis Daufresne - Publié le 27 août 2020

Si surprenant que cela paraisse, on peut changer le titre d’un chef d’œuvre. En l’espèce il s’agit du roman policier le plus vendu dans le monde, Dix petits nègres d’Agatha Christie (1890-1976) paru en 1939. Mercredi prochain en sort une nouvelle version française, avec un titre amputé du mot « nègre » : Ils étaient dix. L’annonce de ce changement suscita quelques réactions, comme celle du philosophe Raphaël Enthoven : « Il y a quelques mois encore, on était des milliers à rire de bon cœur des incultes qui s'indignaient de ce titre. Désormais, l'inculture triomphe et règne. » François Busnel jugea ce changement de titre « absurde ». « On peut tout lisser mais un livre se replace dans son temps (...) Au lieu de juger, on devrait lire », s’écria le présentateur de La grande librairie sur France 5.

Absurde mais pas illogique. « Nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser », se justifia sur RTL (qui avait révélé cette info) l'arrière-petit-fils de la romancière, un certain James Prichard. L’homme possède les droits littéraires et médiatiques des œuvres d'Agatha Christie. Son intention n’est pas de la trahir mais de lui rester fidèle. Interrogé par l’AFP, James Prichard s’explique : « Agatha Christie était avant tout là pour divertir et elle n'aurait pas aimé l'idée que quelqu'un soit blessé par une de ses tournures de phrases (...). Si une seule personne ressentait cela, ce serait déjà trop ! » La purge concerne aussi les 74 occurrences du récit original. Le mot « nègre » n'apparaît plus du tout dans la nouvelle édition. Ainsi « l'île du nègre » où se déroule le huis clos devient-elle « l'île du soldat », comme dans la version anglaise. Et c’est là que réside la principale explication. James Prichard précise que « les éditions du Masque ont opéré ces changements (…) afin de s'aligner sur les éditions anglaise, américaine et toutes les autres traductions internationales ».

Dès lors, que signifie l’amputation du mot « nègre » ? « L’alignement » de la France sur les mises à l’index du monde anglo-saxon. Car le titre original Ten Little Niggers fut publié en 1939 en Grande-Bretagne et, dès sa sortie aux États-Unis en 1940, il fut changé (avec l'accord de la romancière) sous le titre And Then There Were None (Et soudain il n'en restait plus). Au Royaume-Uni, la modification eut lieu dans les années 1980. La France faisait figure d’exception (avec l’Espagne et la Grèce). Pour une raison simple : le mot « nigger » aux États-Unis est beaucoup plus péjoratif que le mot « nègre ». Les deux termes ne véhiculent pas les mêmes représentations car leurs histoires sont différentes. La ségrégation n’est pas une réalité française mais américaine. Faut-il rappeler que la Revue nègre de Joséphine Baker enflamma le Paris des années vingt ? Après les horreurs des tranchées, les bals nègres faisaient danser monsieur tout le monde. La négrophilie s’empara des milieux artistiques ; l’art nègre influença Picasso et le cubisme. L’Afrique fascinait, divertissait et suscitait une certaine fierté car l’empire colonial en avait fait une part rayonnante de nous-mêmes. C’est sur ce terreau qu’émergeront les théoriciens de la négritude dont Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et Aimé Césaire (1913-2008) seront les voix les plus connues et reconnues. À ma connaissance, ce courant n’aura pas beaucoup de descendants.

Ce que montre ce changement de titre, c’est que l’atmosphère régnant aux États-Unis déteint de plus en plus sur les sociétés du Vieux continent, mimétiques et passives. Cette affaire est au carrefour de deux événements :

1. La séquence Black Lives Matter. James Prichard aurait-il changé le titre de Dix petits nègres si la problématique raciale n’avait pas semé le chaos aux États-Unis ? La séquence Traoré montra que la France n’était pas à l’abri d’un contrecoup violent. Il en prit acte.

2. Le chantage exercé par les plateformes. C’est un point essentiel. En juin, toujours aux États-Unis, HBO Max retira de son catalogue Autant en emporte le vent, film de 1939 (comme Dix petits nègres…) dépeignant « des préjugés racistes qui étaient communs dans la société américaine ». La même année, ces plateformes réussirent à « mater » deux des plus grands succès du XXe siècle. Quand on sait qu’avec le Covid, l'e-commerce augmenta de 41% en seulement trois mois, il y a de quoi prendre peur devant la toute-puissance des acteurs du numérique.

Que faire à présent ? Lire La Rue Cases-Nègres, le roman de Joseph Zobel primé par l’Académie française, et se repasser le tube Voilà l’été des Négresses Vertes. Avant que ce soit blacklisté !


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