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Eglise

La synthèse

Au nom du père et du fils

Par Louis Daufresne - Publié le 23 septembre 2019

Sur le front des agressions sexuelles commises par des clercs, on observe, en ce mois de septembre, deux répliques, l'une sur le terrain des procédures et l'autre de la communication. Mais ces deux initiatives n'exonèrent pas l'Église catholique d'une réflexion plus aboutie. 

La procédure : jeudi 5 septembre, un protocole de signalement était signé entre le procureur et l'archevêque de Paris, ce qui constitue une première pour l'Église catholique en France. Ce dispositif est similaire à ceux déjà instaurés par les parquets avec différentes institutions telles que l'Éducation nationale ou les hôpitaux. Celui-ci « prévoit que toutes les dénonciations d'infractions sexuelles paraissant vraisemblables, soient transmises au parquet de Paris (...) sans qu'il soit nécessaire que la victime ait au préalable déposé une plainte ». Pour Mgr Michel Aupetit, « il ne s'agit pas de protéger l'institution, ni moi-même (...) On protège les victimes et on protège les personnes accusées en faisant la vérité ». Pour recevable que soit cet argument, on ne peut exclure que ce protocole fasse en sorte que le dignitaire religieux le plus important du pays ne connaisse pas le même sort que l'archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, condamné pour « non-dénonciation d'agressions sexuelles » (et qui doit être rejugé en appel). « Nous n'avons pas les moyens d'enquêter », constate Mgr Aupetit, évoquant « des erreurs, des décisions injustes ou inadéquates » par le passé, en citant le cas d'un prêtre suspendu du clergé et ensuite blanchi. Le procureur de Paris, Rémy Heitz, ne conteste cette absence de moyens et relève que « ce n'est pas à l'Eglise de déterminer si des faits sont prescrits ni de déterminer leur qualification pénale (...) chacun doit rester dans son rôle ». On peut discuter de cette assertion mais qu’on se le dise, dès lors qu’un signalement sera fait au parquet, l’archevêque pourra considérer avoir transmis le dossier. Libre à la Justice – dont on connaît les moyens – d’aller jusqu’au fond et au bout de l’affaire. C’est elle qui, le cas échéant, devra répondre de l’accusation d’immobilisme.

La communication : c’est le premier bilan de la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église), créée à l'automne dernier à la demande de l'épiscopat français. Certes, comme son nom l’indique, il s’agit d’un organisme « indépendant ». Le mot « communication » s’entend ici comme synonyme de diffusion d’une nouvelle, pas comme élément de langage clérical. Le 3 juin, la Ciase avait lancé un « appel à témoignages ». Son président, Jean-Marc Sauvé, nous apprend qu’elle a reçu quelque 2000 appels téléphoniques, mails et courriers en trois mois. Les agressions sexuelles commises par des clercs et des religieux sur des mineurs peuvent remonter jusqu'aux années 1950. « Seize victimes ou témoins d'abus ont déjà été entendus par la Commission », a précisé Jean-Marc Sauvé. En outre, a-t-il poursuivi, « une quinzaine de signalements vont être faits aux parquets, pour des faits non encore jugés et manifestement pas prescrits ». Est-ce peu ou beaucoup ? Ce n’est pas le sujet car, selon le vice-président du Conseil d'État, « l'ensemble de ces témoignages révèle beaucoup de souffrances et une grande détresse et ne laissent guère de doute sur la gravité et l'authenticité de ce qui s'est passé et sur les conséquences à long terme de ces abus ».

Puisqu'on parle de conséquences à long terme, c'est sur ce point qu'on attend de l'institution une réponse plus globale. Nul ne nie que ces scandales ont eu l’effet d’une bombe sur l'opinion, à retardement et à fragmentation :

- à retardement : ils aggravent la « crise des vocations ». Le « service public » de l’Église est déjà bien mal en point (Paris demeurant une exception), même si comparé au nombre de fidèles (2% de pratiquants réguliers), il y a encore suffisamment de prêtres. Les deux courbes se suivent et s’entraînent l’une l’autre vers le bas. Certes, au début, ils étaient douze... La crise des abus sexuels se ressent-elle sur celle des vocations ? On aimerait évaluer les choses, bien que l'on manque sans doute de recul et d'éléments mesurables ;

- à fragmentation : l'image du prêtre dans l'opinion est profondément atteinte. Avant les affaires de pédophilie, les familles, même dites « très engagées », dissuadaient déjà leurs enfants d’entrer en religion, surtout dans un cadre paroissial (les vocations monastiques jouissant d’une plus grande respectabilité). Ces scandales alimentent les peurs : mon fils pourra-t-il « tenir », avoir une vie équilibrée, etc. ? Les cas extrêmes de suicides de prêtres visés par une rumeur malveillante trahissent une forme grave d’incommunication. À 40 ans, le père Cédric Burgun, directeur au séminaire des Carmes à Paris, en demeure très affecté. Il a le mérite de poser la question des liens de confiance au sein de la hiérarchie catholique (Prêtre envers et malgré tout ? Cerf, 2019). Il est notable que ce ne soit pas un évêque qui entreprenne cette démarche mais un prêtre inspiré par l'essai remarqué de feu Jean Mercier, l'auteur de Monsieur le curé fait sa crise (Quasar, 2016). C’est tout le rapport filial – illisible aux yeux de l’opinion ou de la Justice – qui exige selon lui une réflexion de fond. Et une prise de conscience parmi les laïcs. D'autant que, coïncidence du calendrier, l'image du père est au cœur des débats sur la PMA pour toutes (ou PMA sans père, selon ses opposants). La paternité apparaît comme un enjeu commun à la société et à l'Église, et on peut comprendre qu’il ne soit pas facile à un père de dénoncer son fils à un procureur… La justice ecclésiastique ne devrait-elle pas être repensée ? En la dépaysant (ce qui reviendrait à rétablir l'Inquisition ?), l’évêque pourrait peut-être mieux accompagner un prêtre incriminé. En résumé, qu’il s’agisse du signalement au parquet ou du nombre d’appels reçus par la Ciase, l’institution ne pourra faire l'économie d'une mise à jour de son logiciel, c'est-à-dire d'un retour aux sources.


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