La Sélection du jour | Après le choc, la colère noire des Libanais (n°1034)
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Après le choc, la colère noire des Libanais

Par Philippe Oswald - Publié le 06 août 2020

On n’a pas fini de mesurer l’ampleur de la catastrophe qui s’est abattue le 4 août sur le Pays du Cèdre : la double explosion qui a dévasté le port de Beyrouth, poumon économique du Liban, et détruit ou gravement endommagé près de la moitié de la capitale, a fait au moins 137 morts (dont un architecte français), 5000 blessés (dont 21 Français), 300 000 sans-abri… Mais à peine passée la stupeur, la colère monte dans la population contre l’oligarchie politique et financière qui dirige le pays depuis trois décennies. Les autorités ont beau assurer qu’elles recherchent et puniront les coupables, elles sont toutes sur la sellette depuis qu’elles-mêmes ont reconnu qu’une véritable super bombe était entreposée depuis fin 2013 dans le port de Beyrouth sous la forme de quelque 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées « sans mesures de précaution » pendant plus de six ans ! Et cela au su des services des douanes et de sécurité qui n’ont cessé de se rejeter mutuellement la responsabilité du dossier… pour ne pas le traiter. 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium (substance entrant dans la composition d’engrais mais aussi d'explosifs), c’est presque dix fois plus que dans la catastrophe de l’usine AZF de Toulouse en 2001 ! Le souffle de la seconde explosion a été ressenti jusqu'à Chypre, à plus de 200 km de Beyrouth.

« Partez tous ! Vous êtes corrompus, négligents, destructeurs, immoraux. Vous êtes des lâches. C'est votre lâcheté et votre négligence qui ont tué les gens », a lancé à la télévision Marcel Ghanem, un célèbre journaliste libanais. Cette apostrophe donne le ton de ce qui circule sur les réseaux sociaux… Déjà assommés par une des pires crises économiques de leur histoire, l’hyperinflation, des restrictions bancaires drastiques, des licenciements massifs (cf. la précédente LSDJ), et trois mois de confinement face au coronavirus, les Libanais ont le sentiment d’avoir reçu le coup de grâce. Mais n’ayant plus rien à perdre, las des manifestations sans effets (comme celles, pourtant massives, d’octobre dernier), ils pourraient bien être tentés par l’exil ou par l’insurrection, celle-ci risquant de dégénérer en une nouvelle guerre civile (la précédente a pris fin en 1990).

Le Hezbollah, allié de l’Iran, fait actuellement la pluie et le beau temps au Liban. Il soutient notamment le premier ministre Hassan Diab, en poste depuis fin janvier. Mais ce parti n’est lui-même soutenu que par une majorité de chiites, soit un tiers de la population. Il pourrait voir à présent son hégémonie vigoureusement contestée, au-delà de son ennemi juré, le parti chrétien des Forces libanaises. S’il est trop tôt pour impliquer directement le Hezbollah dans cette catastrophe, chacun connaît sa dilection pour les explosifs. Quoi qu’il en soit, l’activité belliqueuse de ce parti, le seul autorisé à garder ses armes depuis la fin de la guerre civile au nom de la lutte contre Israël, le classe parmi les organisations terroristes pour de nombreux pays. Son incrustation au Liban fait subir à tous les Libanais une insécurité et des sanctions économiques qui contribuent pesamment au marasme dans lequel ils se débattent. « Aidez-nous ! Révolution ! Le peuple veut la chute du régime » a crié la foule, alors qu’Emmanuel Macron, en visite éclair à Beyrouth ce 6 août, effectuait une tournée dans le quartier chrétien sinistré de Gemmayzé. Le président français leur a assuré qu’il demanderait aux responsables politiques libanais « de procéder à des réformes […] de changer le système, d'arrêter la division du Liban, de lutter contre la corruption », et a promis aux Libanais de revenir le mois prochain afin de vérifier que l'aide proposée par la France « n'aille pas dans les mains de la corruption ». « Je vais leur proposer un nouveau pacte politique cet après-midi et je reviendrai pour le 1er septembre, et s'ils ne savent pas le tenir, je prendrai mes responsabilités avec vous », leur a-t-il assuré. On ne sait comment les dirigeants en question ont reçu ce message qui a provoqué, en France, des commentaires acides ou amusés.


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