La Sélection du jour | Après Érasme, vive Turing ! (n°1162)
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Après Erasme, vive Turing !

Par Louis Daufresne - Publié le 02 janvier 2021

C’est une décision spectaculaire de l’accord post-Brexit conclu fin décembre avec l’UE : l’abandon par le Royaume-Uni du programme d’échanges universitaire Erasmus. Londres y participait depuis 33 ans. Michel Barnier exprima ses « regrets ». Pour le négociateur en chef de l’Union européenne, l'absence d'accord « est un échec, mais un échec pour les Britanniques ». À voir.

Selon Boris Johnson, Erasmus coûtait « extrêmement cher », car le pays accueillait plus d'étudiants européens (35000 par an environ) qu'il n'envoyait de jeunes Britanniques (17000) sur le Vieux continent. « C'est un argument qui ne tient pas la route », corrige Laure Coudret-Laut, directrice de l'agence Erasmus+ France. Elle a raison. Un jeune qui s'installe à l’étranger contribue à la vie économique du pays. Selon Universities UK, Erasmus rapportait au Royaume-Uni un bénéfice net de quelque 243 M£ (270 M€).

En fait, ce programme rendait surtout service aux jeunes continentaux qui ne pouvaient investir 10000 £ par an dans un cursus anglais. Un étudiant français payait les mêmes frais de scolarité que chez lui, soit quelques centaines d'euros.

Désormais, analyse Mme Coudret-Laut, « les étudiants les plus modestes ne pourront pas envisager de faire des études au Royaume-Uni à cause des droits d'entrée très importants ». Conséquence : « L'Irlande, Malte et les pays nordiques, qui proposent de nombreux cursus en anglais, vont beaucoup bénéficier du Brexit. » Et de conclure : « En sortant d'Erasmus, le Royaume-Uni se prive surtout de talents. »

Rien n’est moins sûr, et ce pour plusieurs raisons :

1. Le Royaume-Uni ne renonce pas à la mobilité universitaire. Au contraire, il la privatise. Outre-Manche, Erasmus cèdera la place dans deux ou trois ans à un programme concurrent baptisé Alan Turing, du nom du célèbre mathématicien britannique. Si l’offre sera plus coûteuse pour les finances de Sa Majesté, elle se prétend aussi mieux-disante. Turing ne se limitera pas à l’UE et à quelques pays signataires d’accords bilatéraux (la Turquie, la Macédoine, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein). Il s’agira d’un programme mondial, déjà taillé aux dimensions du Commonwealth.

2. Le Royaume-Uni mise sur sa propre image. Erasmus est l’idée la plus symbolique de la construction européenne. En 2017, le programme fêtait ses 30 ans. On apprit que plus de cinq millions de jeunes étaient partis en échange à l’étranger. Erasmus s’affichait comme une « réussite » et une réponse à l’euroscepticisme. C’était le rêve enfin réalisé d’une Europe pacifiée et vivifiée par son jeune tissu intellectuel, une Europe plus proche du dynamisme des mœurs US si chères aux élites mondialisées. Le Vieux continent se mettait enfin à bouger, et, fait rare, le mouvement venait d’en-bas. Une étude publiée en 2014 estimait à plus d’un million le nombre de « bébés Erasmus » nés de couples formés lors des séjours d’étude. Libé avait démontré l’inexactitude de ce chiffre mais qu’importe : l’idée était là et fut même portée au cinéma avec L’Auberge espagnole (2002) de Cédric Klapisch, qui raconte les rencontres d’un jeune Français à Barcelone. Erasmus, c’était la victoire culturelle de l’UE, capable de mélanger les Européens pour défaire le nœud nationaliste. En quittant ce programme, les Anglais, paradoxalement, reconnaissent sa réussite« Ce peuple de boutiquiers » (Napoléon) veut simplement en tirer les dividendes pour sa propre sphère d’influence.

3. Le Royaume-Uni aura-t-il les moyens de ses ambitions ? Malgré le smog et la junkfood, c’était le troisième pays de destination, derrière l'Espagne et l'Irlande. Comment expliquer un tel attrait, alors qu’un étudiant doit compter entre 1500 et 2000 € pour vivre à Londres contre 300 € à Sofia ? Être cher n’empêche pas d’être désiré ; c’est même l’inverse. Le Royaume-Uni n’offre pas que l’apprentissage de la langue. Il compte sur sa mentalité maritime et son patriotisme institutionnel. Ses grandes universités et sa monarchie sont d’influence mondiale. L’Angleterre croit encore en ce qu’elle incarne depuis toujours et l'affirme avec indépendance. À cela, l’UE, malgré ses succès, ne sait qu’opposer son désarroi.


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