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Afghanistan : une sortie piteuse après 20 ans d’errements

Par Ludovic Lavaucelle - Publié le 17 août 2021

« Quand vous êtes blessé, étendu sur une plaine afghane, et que des femmes approchent pour vous couper en morceaux, ayez la force de vous faire sauter la cervelle pour rejoindre votre Dieu comme un soldat ». Nul ne sait si ces mots du poète Rudyard Kipling, qui participa à l’expédition britannique au 19ème siècle, résonnaient dans les oreilles du Président Joe Biden quand il a annoncé, le 14 avril dernier, le retrait définitif des troupes américaines. L’Oncle Sam voulait donner à son départ un avant-goût de victoire. Pensez donc ! La formidable armée afghane comptait 300 000 soldats et 30 000 membres de forces spéciales bien équipées. Le mois dernier, le même Président Biden déclarait qu’il était « très improbable de voir les Talibans prendre le contrôle du pays ». La stratégie US, explique David Loyn pour The Spectator (article en lien ci-dessous), était de laisser les forces afghanes contenir les Talibans pendant qu’un accord de paix honorable serait négocié.

Les Américains n’ont rien vu venir ou rien voulu voir. Pourtant, les soldats afghans étaient éparpillés dans des bastions. Ils étaient mal nourris, rarement payés. Les munitions et le carburant disparaissaient régulièrement avant de les atteindre. Des unités entières étaient composées de « fantômes » dont les salaires étaient empochés par les officiers supérieurs. Naïfs ou cyniques, les Américains étaient décidés à partir coûte que coûte. Les hélicoptères de l’US Army évacuent maintenant les personnels de leur ambassade comme ils l’avaient fait à Saïgon en 1975…

La stratégie militaire occidentale est une longue litanie d’erreurs. George W. Bush, en approuvant le plan de Donald Rumsfeld, a d’abord fait des chefs de guerre tribaux la première force pour contrer les Talibans et Al-Qaeda. Le soutien occidental se limitait à des bombardements aériens tactiques et quelques forces spéciales. Des millions de dollars ont été versés à des malfaiteurs dont la violence pendant la décennie 90 a fait le lit du soutien aux Talibans. Après 2001, ces mêmes chefs de guerre corrompus se sont imposés pour obtenir des postes de pouvoir dans l’administration afghane, une fois les Talibans chassés. Juste avant de fuir, le 15 août, le président afghan Ashraf Ghani a appelé ces chefs de milices à combattre avec l’armée afghane. Appel dérisoire : ceux qui avaient été des parasites pendant 20 ans se sont rendus sans résistance. Le terrain était donc miné avant l’arrivée massive des troupes occidentales. On peut ensuite évoquer le manque d’objectifs militaires, le fourvoiement de la guerre en Irak, l’échec à s’assurer le soutien des Pakistanais… Après les attentats de septembre 2001, les forces internationales ont graduellement augmenté pour atteindre 150 000 hommes et femmes sans qu’une stratégie claire soit établie. D’un engagement limité à des forces locales, on est passé à un « Plan Marshall » dont le but utopique était de transformer une société tribale en démocratie embrassant l’« American dream ».

20 ans après, un coût équivalent au « Plan Marshall » d’après-guerre a été dépensé. L’Afghanistan de 2021 est bien différent de celui de 2001. Près de 70% de la population a moins de 30 ans. Ces jeunes n’ont pratiquement pas connu la précédente dictature de ces islamistes pashtouns. Comment ceux-ci vont-ils conserver leur pouvoir sans exercer une violence constante ? Ceux qui étaient vus comme des libérateurs contre les milices mafieuses avant 2001 ont montré leurs limites. Non seulement ils n’ont pas de compétences pour gouverner mais ils se comportent comme ceux qu’ils ont combattus jadis. Ils dédient au moins autant d’énergie au trafic de drogues qu’à l’imposition de la sharia… Les Talibans vont être confrontés à une situation inédite pour conserver le pouvoir.

Il est frappant de constater la vitesse avec laquelle la Chine a reconnu la nouvelle donne afghane. Comme au 19ème siècle entre Britanniques et Russes, comme au 20ème siècle entre Soviétiques et Américains, l’Afghanistan reste un point clé sur l’échiquier du 21ème siècle. Le Secrétaire d’Etat US, Anthony Blinken, a mis en avant que les « intérêts américains et chinois étaient alignés en Afghanistan ». On imagine mal en effet les Chinois tolérer un nouveau foyer du terrorisme islamique s’y développer alors qu’ils partagent une frontière avec l’Afghanistan. Ils auront donc des arguments forts auprès du Pakistan pour garder les Talibans « sous contrôle ». C’est l’espoir (lâche) des Occidentaux.

Placer ses espoirs dans le pouvoir totalitaire chinois pour éviter un nouveau bain de sang en Afghanistan reste un aveu d’impuissance pour l’Occident. Les Chinois pourraient disposer d’un nouveau pion pour progresser dans la région (face aux Russes et aux Indiens). Un pion qui ressemble à un « fou » dangereux mais aux ordres. Ces « Talibans 2.0 » ont par exemple déjà indiqué qu’ils ne s’attaqueraient pas à la communauté chiite. On voit là l’influence d’un autre allié de la Chine : l’Iran. 


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