La Sélection du jour | À Rome, une crèche covid-compatible (n°1145)
Partager

Culture

La synthèse

À Rome, une crèche covid-compatible

Par Louis Daufresne - Publié le 14 décembre 2020

Couvre-feu, vaccin express, séparatisme, sécurité globale : partout, l’info nous fait vivre sous l’empire de la peur. Peur d’être contaminé, de mourir, de perdre son travail, de ne pas se marier, de divorcer, de ne pas rentrer à l’heure, d’être verbalisé, de ne pas se voir à Noël, etc. La peur divise, électrise, rend fou, violent, dépressif et paranoïaque.

En relisant Aristote, on se demande si on n’a pas des raisons de l’être.

Avec son chapitre sur la tyrannie, on dirait que le philosophe vit parmi nous : « Réprimer toute supériorité qui s’élève ; se défaire des gens de cœur ; défendre les repas communs et les associations ; interdire l’instruction et tout ce qui tient aux lumières, c’est-à-dire, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi ; empêcher les loisirs et toutes les réunions où l’on pourrait trouver des amusements communs ; tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance. » Jean Castex serait-il une réincarnation antique ? C’est à s’y méprendre.

Aristote poursuit sur « le but permanent de la tyrannie : d’abord, l’abaissement moral des sujets ; car des âmes avilies ne pensent jamais à conspirer ; en second lieu, la défiance des citoyens les uns à l’égard des autres ; car la tyrannie ne peut être renversée qu’autant que des citoyens ont assez d’union pour se concerter. (…) Enfin, le troisième objet, c’est (…) l’appauvrissement des sujets ; car on n’entreprend guère une chose impossible (…) quand on n’a pas les moyens de la renverser. »

Avilir, désunir, appauvrir : voilà le brelan gagnant de la tyrannie. Ce mot si fort n’est pourtant pas pris au sérieux. Question de langage. Presque toujours, il se rapporte à des personnages de fiction. C’est le prince Jean aidé par Triste Sire et le shérif de Nottingham dans Robin des Bois. Allez prévenir votre voisin que selon Aristote, on se rapproche de la tyrannie, il y a un risque qu’il appelle la police surtout si votre masque ne remonte pas jusqu’au nez…

La tyrannie se nourrit de la peur et celle-ci étend partout son empire, disions-nous. Même de manière inconsciente et involontaire. Vendredi était inaugurée place Saint-Pierre la traditionnelle crèche de Noël. À coup sûr, pensait-on, un antidote à Aristote et à la tristesse du temps présent. Une crèche, c’est toujours un événement, surtout à Rome. L'an dernier, les figurines tout en bois venaient du village de Scurelle, dans le Trentin, région dévastée par une tempête. En 2018, Jesolo, station de la riviera vénitienne, offrait de magnifiques sculptures de sable. Cette année, la crèche vient de Castelli, village des Abruzzes, terre de faïences et de céramiques. Des séismes avaient frappé la région en 2009 et 2016. Il y a 54 personnages mais seule une dizaine sont exposés place Saint-Pierre. Stylisée, la crèche de Castelli présente des santons cylindriques composés de modules annulaires tout en céramique. L'œuvre a de quoi décontenancer. Non point parce que l’école d’art immortalisa la conquête de la lune avec un santon astronaute et que d’autres figurines font référence à l’art égyptien ou sumérien. Depuis toujours, l'art est rempli d'anachronismes. La question n'est pas non plus d'opposer l'innovation à la tradition : la première enrichit la seconde, l'actualise, la rend vivante. La vraie question, c'est : la crèche transmet-elle une émotion où le naturel, dans sa simplicité, se mêle au surnaturel, dans sa limpidité ?

D'habitude, la crèche représente Marie et Joseph à genoux - qui se penchent tendrement sur l'Enfant Jésus. Cette attitude fait partie des codes implicites. Tout regard s'attend à recevoir cette émotion-là. Or, abstraction faite du génie artistique, la crèche de Castelli véhicule peu d’émotion, comme si elle avait pris acte des gestes-barrières. Les personnages sont raides et impassibles. Ils semblent ne manifester que de l'indifférence les uns pour les autres. Le Covid serait-il passé par-là ? Ne faisons pas de mauvais procès. La crèche n’est pas récente. Les santons remontent pour les plus anciens au milieu des années 60 et les plus récents datent de 1975. Aristote était mort depuis longtemps.


La sélection

Les dernières sélections