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Ecologie

La synthèse

"A" la recherche du temps perdu

Par Louis Daufresne - Publié le 26 juillet 2019

Parfois, l’info tient à une lettre, un son, répétitif, obtus, obsédant. Cette semaine, l’initiale de notre alphabet n’est pas encore partie en vacances, jouant les prolongations sur la finale de certains mots : Greta, CETA, Theresa, PMA et même, malgré le t, Rébuffat. Ces séquences nous laissent une impression d’emballement ou d’inachevé.

Greta : La France découvrit le visage de cette jeune militante suédoise censée incarner une jeunesse en rébellion contre l’irresponsabilité de ses aînés. Au palais Bourbon qui la recevait à la tribune d’honneur, une polémique se focalisa sur sa légitimité à porter le combat contre le réchauffement climatique.  « Vous n'êtes pas obligés de nous écouter, nous ne sommes que des enfants après tout. Mais vous devez écouter la science », s’écria l’adolescente en réponse à ceux qui l’accusaient de jouer sur des peurs irrationnelles. Cette controverse esquiva les origines du phénomène Greta (LSDJ n°709), tout autant que la portée réelle de son discours. La climatologue Valérie Masson-Delmotte dénonça des échanges « extrêmement futiles » « On parle de la messagère mais pas du problème et ce qui m'intéresse, c'est de parler du changement climatique qui affecte tout le monde, les écosystèmes et les gens. » Le mot est lâché : écosystème. C’est bien de cela qu’il s’agit. Car cette semaine, on prit beaucoup de temps à en perdre : de toutes parts, on contribua à fragiliser notre humanité.

CETA : Pendant que Greta sermonnait les élus, ceux-ci ratifiaient l'Accord économique et commercial global (AECG, en anglais CETA). Le calendrier et la météo les prirent en flagrant délit d’incohérence. On cavala pour le Canada, avalant un texte que les européennes n’avaient pas déballé. Pourquoi un tel empressement au cœur de l’été, alors que, négocié pendant plus de sept ans, le CETA doit encore être ratifié par 13 pays membres ? S'il fallait perdre du temps, c'était bien sur ce dossier. Dans une lettre ouverte, Nicolas Hulot avait appelé les parlementaires à avoir « le courage de dire non », ce traité risquant à ses yeux d'ouvrir la porte à des substances dangereuses (LSDJ n°706). « Greta et la lutte contre le réchauffement climatique à 12h00 et le renoncement climatique à 15h00 avec le Ceta », voilà le « en même temps macronien », épingla le communiste Sébastien Jumel. « Insupportable cette hypocrisie et ce double discours permanents ! », tweeta la patronne du RN Marine Le Pen. Pour Julien Aubert (LR), qui taxa Greta Thunberg de « prophétesse en culottes courtes »« acheter à l'autre bout du monde une viande qu'il est possible de produire soi-même est une erreur écologique ». Dans l’esprit d’Emmanuel Macron, il faut simplement s'assurer que le traité soit « bien mis en œuvre ». Mais qui imagine renvoyer au Canada des milliers de containers remplis de saumon transgénique ou de viande nourrie de farines animales et d’antibiotiques ? Si le trade sort gagnant, les multinationales aussi puisque le mécanisme d’arbitrage, tissé au fil de cet accord « global », prévoit des tribunaux d’exception (ICS, International Court System) pour régler les différends investisseur-État. Ces tribunaux pourront continuer à exister même 20 ans après une éventuelle dénonciation de l’accord (ce qu’on appelle les « clauses crépusculaires »).  Pour les gros, CETA rime avec cadenas. Ici, le temps n'a pas de prix ou plutôt si : il a le prix à payer.

Theresa : Elle fut au Brexit ce que Greta est au climat : le miroir de l’impuissance. Saluée à son arrivée pour son sérieux, Theresa May sort de l'histoire sur une image de perdante, passant la main à Boris Johnson, ce grand-bourgeois intello à la coiffure punk rock. Pour The Telegraph, quotidien pro-Brexit et pro-Boris, « le mandat du pire Premier ministre britannique d'après-guerre touche à sa fin (...). Elle ne manquera à personne ». N’est pas Miss Maggie qui veut. Bojo planifie le « no deal » pour le 31 octobre, voulant faire du Royaume-Uni « l'endroit le plus génial du monde », ce qui fragilisera un peu plus l’écosystème de l’UE. Bien que Theresa May soit fille de pasteur, c'est avec Boris Johnson que le Royaume-Uni reconstruira le temple du Brexit - en trois mois au lieu de trois ans.  Mais attention à l'élasticité : quand ça revient dans la figure, ça fait mal.

PMA : Présenté en Conseil des ministres, le projet de loi bioéthique va entrer dans le dur, sa phase parlementaire. Ce texte sera « débattu » à compter du 9 septembre en commission et du 24 septembre dans l’hémicycle. Les guillemets s’imposent : « Toutes les sensibilités contribueront au débat digne que ces sujets complexes méritent », déclara Gilles Le Gendre. Sauf qu'en même temps ou presque, le patron des LREM se dit « énormément contrarié » que 52 membres de son groupe se fussent abstenus sur le CETA et que 9 (!) eussent même voté contre… De tels propos devraient les vacciner contre l'idée saugrenue que la voix d'un député est comme la République, une et indivisible. Seuls les régimes privés de liberté cachent les minorités derrière les groupes. Gilles Le Gendre a le mérite de nous faire rajeunir : avec lui, on retrouve l’unanimisme officiel des congrès du PCUS et leurs applaudissements parfaitement synchronisés. Certaines personnes sont d’un autre temps… Côté PMA, alors que les paroles de Greta Thunberg résonnent encore, que « nous nous penchons sur la planète et la fragilité de ses écosystèmes », certains se demandent s'il n'est pas temps (encore lui !) « d’adopter la même prudence pour l’humain ». Ce principe de précaution – donner du temps au temps – est promu par le collectif d’associations Marchons enfants ! qui manifestera le 6 octobre contre l’extension de la PMA et, beaucoup plus largement, contre l’industrialisation de l’être humain (LSDJ n°712). L'idée ? Ne pas hypothéquer l'avenir par des choix difficilement réversibles. Si la filiation est une chaîne reliant les humains dans le temps, à chaque génération, le maillon est bien fragile.

Rébuffat : Naguère, pour fuir notre petitesse, il y avait l’exil intérieur qu’offre la haute montagne aux âmes qui l’aiment. Quelle souffrance de voir ce sanctuaire en passe de disparaître, du moins en Europe ! Sous notre œil impuissant, les flèches de nos cathédrales de granit s’effondrent et nos amazones de séracs se retirent. Gaston Rébuffat (1921-1985), poète et grand maître de l’alpinisme, n’aurait jamais imaginé que l’on passerait ainsi de la splendeur à la grisaille. La chaleur met longtemps à pénétrer dans la roche mais elle continue à se propager à l'intérieur, même quand il refait froid. Les blocs rocheux ne sont plus cimentés par la glace multimillénaire. Qu’adviendra-t-il des Aiguilles de Chamonix, ces jeunes filles en fleurs de la vallée, dentelles de pierre uniques au monde ? Nos plus hauts monuments naturels sont en voie d’extinction, pris en tenaille entre le temps qu'il fait et le temps qui passe. À quand le temps retrouvé ? Même le mont Blanc, sous sa calotte princière, a de vulgaires ronds sous les aisselles ! En juin 2005, 292.000 m3 du légendaire pilier Bonatti s’étaient déjà effondrés dans un fracas démoniaque. Au sommet du Petit Dru, la statue de la Vierge en pleure encore. Sur les « 100 plus belles courses » (ascensions, ndlr) recensées à Chamonix par Rébuffat en 1970, 93 sont affectées par la marmite du diable. Combien de temps le Linceul des Grandes Jorasses résistera-t-il aux noires souillures ? En fait, il fallait ajouter un mot en « a » car Gaston Rébuffat rime avec Henri Troyat, célèbre auteur de la Neige en deuil.


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