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Histoire

La synthèse

150 ans de la Commune : quel est le (sacré) cœur du problème ?

Par Louis Daufresne - Publié le 19 mars 2021

Faut-il commémorer ou célébrer le 150e anniversaire de la Commune ? La question fait polémique et c’est bon signe. L’histoire, si mal enseignée à l’école depuis si longtemps, est ainsi récompensée par les passions qu’elle suscite, comme en témoignent les audiences d’un Franck Ferrand ou d’un Stéphane Bern. La France n’est pas amnésique, malgré Netflix, Neymar, Hanouna et les business school. On aime les baïonnettes et les barricades. Bien sûr, on leur préfère les postures et les tribunes. Celle du philosophe Henri Peña-Ruiz dans Marianne mérite d’être lue. L’hebdomadaire de Natacha Polony y trouve une magnifique occasion de mettre du rouge dans son vin populiste. Les bobos à vélo de la mairie de Paris font de même. Peu importe qu’il n’y ait pas de point commun entre l’hyperclasse mondialisée gavée de tofu et le petit peuple gouailleur de Ménilmontant assiégé par les Prussiens. Malgré sa brièveté (18 mars-28 mai 1871), le mythe fonctionne encore car la Révolution, sous des modes différents, continue sa course en t-shirt rose et seule la gauche en est la gardienne dans les luttes du présent. La Commune fleurit dans les ZAD (zones à défendre), les mouvements étudiants, le Comité invisible (affaire de Tarnac) ou Nuit Debout... Dans une tribune musclée, le syndicaliste Joseph Thouvenel, figure de la CFTC, condamne ceux qui estiment que « seul l’usage de la force brutale par une minorité peut provoquer un changement social ».

Il n’empêche. Malgré la crise sanitaire, Anne Hidalgo entend bien célébrer « ces 72 jours exceptionnels, épisode marquant de l'histoire de la ville », dit à l'AFP Laurence Patrice, adjointe PCF à la mémoire (sic). Le premier acte avait lieu hier à Montmartre. La droite n’y était pas conviée. Le temps est loin où, en 2003, le président du Sénat Christian Poncelet, vieux baron gaulliste, magnifiait les insurgés dans un hommage qui en surprit plus d’un.

Un élément est venu crisper les mémoires, c’est le report à 2022 du classement du Sacré-Cœur aux monuments historiques. Une décision de l'adjointe PS au patrimoine Karen Taïeb. Comme si la « meringue » allait faire tourner la mayonnaise des festivités communardes. Peña-Ruiz se trompe. Il n’y a aucun lien entre l’érection de la basilique et la révolte parisienne. L'historien Patrick Sbalchiero le prouve dans un livre paru l'an dernier chez Artège. On assimila le Sacré-Cœur au retour en force d’une Église réactionnaire. C’est une infox, contraire à l’esprit du Vœu national porté par le catholicisme social des conférences saint-Vincent de Paul.

Aujourd'hui, la droite s'abrite derrière un slogan facile : « commémorer oui, célébrer non ». La Commune fut une « expérience meurtrière, sanguinaire et destructrice », déplore l'élu LR du XVIIIe arrondissement Rudolph Granier. Il a raison mais l’argument est aussi plat que l’encéphalogramme de ses idées. Les balles fusèrent dans les deux camps. On dirait que le passé devient étranger à la droite. Celle-ci se dit vaguement conservatrice. Mais que conserve-t-elle, alors qu’elle ne réfère plus à rien ? Surtout pas à l’Ancien Régime, ni à Napoléon, ni à l’épopée coloniale, ni même à de Gaulle. Si la gauche fait table rase du passé, elle parvient mieux à le mobiliser, soit pour le louer, soit pour le salir (Vichy) ou le déconstruire (Algérie). Dans tous les cas, c’est elle qui juge, alors qu’elle est souvent mal placée pour le faire (colonialisme).

La dernière révolution du XIXe siècle donna des remords à une République de gauche en gestation – qui préféra l’occupant au peuple et l’ordre bourgeois à l’utopie de 1793. La « semaine sanglante » (entre 7000 et 20 000 morts) écrasa une extrême-gauche populacière, nationaliste et belliciste dans laquelle un RN pourrait en partie se reconnaître. Les 1,7 million de Parisiens confinés, affamés et bombardés, n’admirent point la capitulation annoncée. Comme le note l’historien Éric Fournier, la Commune fut « une guerre civile entre républicains – Jules Ferry était du côté des Versaillais à ce moment-là », alors que les insurgés avaient décrété la séparation de l’Église et de l’État et la laïcisation de l’enseignement. Les bourgeois libéraux qui « fondèrent (…) la IIIe République proposèrent aux communards, dès 1880, l'amnistie et surtout l'oubli ».

Côté catholique, on pleure encore ces religieux – dont l’archevêque de Paris – fusillés à la prison de La Roquette et rue Haxo à Belleville où se trouve aujourd’hui Notre-Dame des otages. Sous la Commune, la majorité des églises continuaient leur office et les petites sœurs des pauvres leurs missions. Les mutins ouvrirent aussi des écoles professionnelles aux filles, interdirent le travail de nuit des boulangers, abolirent la conscription. Dans leur fureur autonomiste, les Communards aggravèrent toutefois le clivage Paris/province. Les paysans propriétaires n’avaient-ils pas soutenu Napoléon III ? Anne Hidalgo le sait et, dans un lointain hommage au coup de force du 18 mars, se mure chaque jour dans le rêve d'une totale autonomie.


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