La Sélection du jour | 11/9/2001: le début de l'ère de la déraison (n°1379)
Partager

La synthèse

11/9/2001 : le début de l'ère de la déraison

Par Ludovic Lavaucelle - Publié le 13 septembre 2021

La société américaine a toujours été friande de théories conspirationnistes. Les craintes paranoïaques ont bourgeonné, visant les francs-maçons assoiffés de pouvoir, les suppôts papistes du Vatican, ou les grands banquiers internationaux… Mais la popularité des théories complotistes qui ont suivi les attaques du 11 septembre 2001, et, plus encore, la tolérance dont elles ont bénéficié chez les médias et les cercles politiques, ont permis l’ouverture d’une nouvelle ère. Celle du rejet de la raison.

James B. Meigs raconte pour The City Journal (voir en lien ci-dessous) comment il s’est retrouvé harcelé, menacé, pour avoir démonté la théorie d’un livre (« Painful questions ») dont le New York Times faisait la promotion. Il était alors rédacteur-en-chef pour le magazine « Popular Mechanics » qui s’intéresse aux questions d’ingénierie. La pleine page de publicité du New York Times déclarait que la vérité sur les attaques de 2001 avait été cachée, et listait plusieurs arguments en ce sens. Tout d’abord le kérosène en feu ne produit pas une température assez élevée pour faire fondre l’acier des tours du World Trade Center (donc l’impact des avions ne pouvait pas expliquer l’effondrement des immeubles). Ensuite, un avion aurait dû faire un trou plus large dans le Pentagone, donc l’attaque de Washington avait été menée par un missile… Venant des pays arabes, des théories avait déjà fait surface, relayées par des sites d’extrême-gauche. Elles pointaient du doigt une alliance secrète entre le pouvoir américain, les compagnies pétrolières, les fabricants d’armes, le Mossad, dont le but était de déclencher des guerres au Moyen-Orient. Mais, pour la première fois, le vénérable New York Times relayait ces affirmations auprès du grand public.

Les arguments présentés étaient tout à fait dans le domaine des compétences des journalistes scientifiques du « Popular Mechanics ». James B. Meigs décida donc d’assigner huit spécialistes à une grande enquête dont l’objet était une étude purement technique des affirmations du livre « Painful questions ». Cette équipe a interrogé des experts, consulté des masses de documents et interrogé des témoins. Tous les arguments furent dénoncés… Les « faits » rapportés étaient inexacts, mal interprétés ou bien carrément déformés. Par exemple, il est vrai que le kérosène en feu dégage une chaleur de 1 100 degrés Celsius alors que l’acier ne fond qu’à 1 500 degrés Celsius. Mais un pilier en acier peut perdre la moitié de sa résistance s’il est exposé à 600 degrés… De multiples études décrivent en détails comment l’impact d’un appareil volant à haute vitesse, et la chaleur des incendies, ont affaibli les structures au point où leur écroulement était inéluctable. Quant au trou dans le Pentagone, juste assez grand pour avoir été causé par un missile : les ailes du Boeing 757 ont été arrachées lors de l’impact par le béton épais des murs… Par ailleurs, des restes du fuselage ainsi que des personnes à bord, ont été formellement identifiés.

Chaque affirmation portant la théorie complotiste s’écroulait face à un examen factuel. L’enquête de « Popular Mechanics » est sortie dans les kiosques en février 2005. Le rédacteur-en-chef s’attendait à ce qu’elle fasse du bruit. Il ne s’attendait pas au déchaînement de menaces et d’accusations qui ont immédiatement suivi. On a accusé son magazine d’ingénierie d’être une vitrine de la CIA, du Mossad et un outil des « Illuminati » … L’analyse factuelle avait finalement peu de prises sur les adeptes des théories conspirationnistes. Si trop de preuves irréfutables s’accumulaient, ils prétendaient alors que l’attaque avait sans doute bien eu lieu mais qu’elle avait été orchestrée. Bref, la vérité est toujours ailleurs…

L’enquête très fouillée de « Popular Mechanics » n’a rencontré que peu d’échos dans les grands médias. Pour la presse de gauche, l’important n’était pas tant la véracité que l’utilité politique. Si les complotistes visaient l’administration Bush, il ne fallait pas leur faire obstacle… James Meigs voit dans le refus des réseaux sociaux et des médias de parler du contenu de l’ordinateur d’Hunter Biden (fils de l’actuel Président), ou d’examiner l’hypothèse du laboratoire de Wuhan concernant l’origine de la Covid-19, le résultat de cette dérive journalistique.

À droite, les suiveurs du mouvement QAnon ont envahi le Capitol le 6 janvier dernier, prétendant libérer l’Amérique d’un complot ourdi par de richissimes pédophiles. À gauche, le mouvement Black Lives Matter a fait défiler des étudiants écervelés pendant l’été 2020, et provoqué morts et destructions, pour dénoncer le complot des « suprémacistes blancs ».

Pour James B. Meigs, la montée de la violence comme mode d’expression est la conséquence directe du refus du réel. Le dialogue se construit autour d’interprétations ou d’éclairages différents de faits objectifs. Si la raison disparait, il n’y a plus de forum démocratique. Il ne reste plus qu’un no man’s land dévasté entre deux lignes de tranchées…


La sélection

Les dernières sélections